Artiste-peintre
Facebook

Jean d’Ormesson : « Presque rien sur presque tout »

 Télécharger cet article au format PDF  pdf-icon2

 

J’aimerais communiquer mes impressions sur ce roman (mais est-ce un roman ?) publié en 1996.
Jean d’Ormesson rend accessible au grand public la signification de la science actuelle de l’univers et tire les conséquences des dernières théories. Très intéressant. Mais un peu bavard peut-être aux yeux du philosophe ?
Cependant, les longueurs sont justifiées sans doute pour le poète qui prend son temps pour s’étonner, s’extasier, et comme il ne peut pas mettre des blancs pendant qu’il le fait, il remplit des pages…

D’entrée de jeu, l’auteur annonce la couleur. Sans l’homme, rien n’existerait : « L’homme est la mesure de tout parce qu’il n’y a rien que par lui, à travers lui et pour lui. » (P. 9)
Nous connaissons déjà la conclusion : n’est-ce pas prématuré ? Non, car c’est si étonnant que le lecteur a envie de lire la suite !

Roman scientifico-philosophico-poétique de l’Univers : en effet, l’auteur contemple l’univers à la lumière de la science actuelle et tente des prises de conscience de ce que cela implique.  L’avant Big Bang, néant « habité », pourrait-on dire, puisqu’il produira de l’être : il se demande si on pourrait l’appeler « dieu ». Puis le Big Bang, cette explosion créatrice, enfin, l’après Big Bang, c’est-à-dire notre Univers, qui se déroule dans l’espace et le temps, qu’il appelle L’ÊTRE.
Il en présente les cadres : l’espace et le temps. Évoque les grands événements : l’évolution, l’apparition de la vie, : plantes, animaux, homme, avec l’apparition de cet élément majeur : la conscience, qui changera tout.
En conséquence, de nombreux chapitres sont consacrés à l’homme chez qui advient cette conscience. Les dimensions principales de son activité : penser, parler, imaginer, croire, l’amour… sont évoquées, et même… ses animaux préférés.  Mais pourquoi pas ? Acceptons le cheval, si souvent sacrifié au service de l’homme.

Je me permettrai ici UNE REMARQUE. Plusieurs chapitres sont consacrés à l’amour, mais aucun à la haine, la violence, alors que c’est un élément important et endémique de l’histoire des hommes. Pensez à toutes les guerres, encore aujourd’hui.
S’il avait un peu lu Freud – au lieu de l’évoquer pour rien, trois fois, avec condescendance, sous la dénomination du « bon docteur Freud »- il n’y aurait pas cette immense lacune. A côté d’Eros, en l’homme, il y a aussi Thanatos : l’amour, mais aussi la haine destructrice.
Et que n’évoque-t-il pas les activités ludiques ?  Le jeu, les fêtes ne sont-ils pas encore une dimension universelle de l’activité humaine, plus importante encore que le chien ou le chat ?

L’introduction nous ayant annoncé la conclusion, le premier chapitre s’ouvre sur l’aphorisme bien connu : « L’homme est la mesure de tout » dont il ne dit pas la source.
Ceci à dessein sans doute, puisqu’il reprend cette formule célèbre dans un sens tout à fait différent de celui des Sophistes. Pour Gorgias et Protagoras, qui limitaient les ambitions de Platon, l’homme ne peut connaître la vérité absolue : sa connaissance est relative à ce qu’il est lui-même et elle est limitée.
Ici, totale subversion du sens: nous verrons que cette formule-caméléon prend une toute autre signification, voire opposée, sous la plume de notre auteur.
Il va montrer, d’une part, que l’homme est la condition de l’existence même de l’univers.
D’autre part, que l’homme, jusqu’à un certain degré, peut atteindre des vérités essentielles, est donc capable d’une connaissance vraie, ce que contestaient les Sophistes.

Je reprends le premier point :  l’homme est la condition de l’existence même de l’univers. En effet, celui-ci s’effondre s’il n’y a personne pour le penser. Supprimez toutes les consciences, (sans oublier la vôtre !) : l’univers s’évanouit.

” Le tout n’existe que parce qu’il existe des hommes pour le penser.” (p. 65)

 « D’un tout où les hommes n’auraient jamais apparu, on pourrait à peine dire – et qui d’ailleurs le dirait ? – qu’il eût jamais existé. » ( p. 65)

Mais le plus étrange, c’est qu’il a fallu 15 milliards d’années pour que le Tout ait un sens, puisqu’il n’y a que l’homme qui puisse lui en donner un. La condition d’existence de l’univers est un produit même de l’univers :

« La pensée est un sous-produit du tout et c’est par elle que le monde existe ». (p. 369)

Donc « L’homme est la mesure de toute choses » prend un sens positif et révèle l’importance de l’homme, alors que les Sophistes le rappelaient à son insignifiance.

Cela ne veut pas dire pour autant que l’homme soit capable de connaitre l’essence même de l’Univers, la vérité sur l’Univers. L’image qu’il s’en fait peut être à la mesure de ses capacités, relative à sa constitution. La mise en garde des Sophistes resterait ici encore valable.
Mais non, car ensuite Jean d’Ormesson évoque un fait presque aussi sensationnel, et qui oblige à contester le rappel à l’ordre des Sophistes.
L’homme jusqu’à un certain degré peut atteindre des vérités essentielles. Il a inventé les mathématiques qui permettent d’établir des lois scientifiques vraies. Vraies, puisqu’elles permettent la prévision exacte de phénomènes naturels.
Ce qui veut dire que notre cerveau, ce produit de l’évolution animale, peut communiquer avec l’essence de l’univers.
Tant que l’homme produisait des mythes pour expliquer les faits naturels (par exemple la colère de Zeus pour expliquer le tonnerre ou les défaites militaires), il s’agissait de produits de l’imagination sans rapport avec la réalité. Mais lorsqu’un savant découvre une loi qui lui permet de prévoir sans erreur les phénomènes naturels, cela révèle une étrange connivence entre l’Univers et la pensée humaine.
Là est le grand mystère ; l’homme, ce produit tardif et infime de l’évolution, peut atteindre l’essence de l’Etre qui l’a produit !
Connaissance limitée, certes, mais qui ne cesse de croître et, surtout, qui est vraie.

REMARQUE : L’avènement de la science est daté, d’habitude, de GALILÉE ; en fait ARCHIMÈDE – on se rappelle le célèbre EURÊKA-   avait établi les premières lois scientifiques, et ce n’est pas par hasard qu’il était mathématicien car l’Univers a partie liée avec les mathématiques. La science était donc née et l’on ne s’en est pas aperçu !

Je reviens aux Sophistes : leur formule prend maintenant un sens complètement différent.
De négatif, ce jugement devient positif. L’existence de l’Univers dépend de l’homme et l’homme peut le connaître.
Y aurait-il un lien caché entre le cerveau humain et l’Univers, lien qui donne à l’homme la possibilité de découvrir ses lois ?
Dans le court chapitre intitulé justement « LE LIEN CACHÉ », p. 284-5, l’auteur dit :

” Il n’est pourtant pas acquis d’avance que le destin de l’homme soit de connaître l’univers et que le destin de l’univers soit d’être connu par l’homme. La clef secrète de l’affaire, c’est que l’homme ne peut jeter ses filets sur le tout et lui imposer ses catégories logiques’ et ses structures mathématiques que parce le tout se les laisse imposer. “Ce qu’il y a de plus incompréhensible, disait Einstein, c’est que le monde soit compréhensible.” Comment ne pas être tenté de sauter, peut être avec un peu de hardiesse et de précipitation, un pas métaphysique   Comment ne pas se laisser aller à rêver que l’homme était fait pour conquérir le tout et que le tout était fait pour être conquis par l’homme. »

En conclusion de ce qui précède, « L’homme est la mesure de toute chose » nous revient avec un sens tout différent, positif cette fois, opposé à la mise en garde des Sophistes. Étrangement, sans changer un mot. Ils nous disaient, je le rappelle, que l’homme ne peut rien connaitre vraiment, mais la science moderne nous dit le contraire.

Oui, nous sommes donc capables de connaissance vraie. Peut-être même connaissons-nous presque trop car ce changement des rapports de l’homme à l’Univers a deux conséquences graves.

La première : les hommes “accélèrent la marche du tout dans des proportions prodigieuses.” (p. 330)

Je rappelle que Claude Lévy Strauss l’avait signalé depuis longtemps : plus l’homme fait de découvertes et produit d’inventions, plus elles en suscitent d’autres et à une plus grande vitesse. Voyez, en électronique, chaque jour apparaissent de nouveaux gadgets, produits de la science, qui rendent désuets ceux d’hier : on peut à peine suivre.
Et d’Ormesson constate que dans une certaine mesure l’homme n’est plus maître de ses inventions : ses robots le dépasseront peut-être.

La seconde idée est que : « La direction de la planète est passée entre mes mains » (p.267 : c’est l’homme qui parle).

Voyez les changements climatiques dont les activités humaines sont responsables. Les déchets qui polluent la terre et les eaux et compromettent l’avenir des êtres vivants.
Les conquêtes de l’homme le mettent en danger : trop de pouvoirs aux mains de l’apprenti-sorcier !
Donc, oui, « l’homme est la mesure de toutes choses », mais dans un sens tout différent de celui des Sophistes, ce que l’auteur ne précise pas.

J’ai choisi d’exposer ce qui précède parce que c’est le sens qui est véhiculé au travers de toute l’œuvre, on pourrait dire sa raison d’être. Mais il y a d’autres passages qui sont importants ou écrits d’une manière si savoureuse !

J’aimerais donc en présenter quelques-uns.
D’abord une constatation remarquable : la tendance universelle à rassembler.
Qui se double d’une tendance à se diversifier : deux constantes du devenir de l’Univers et même de l’homme.

Le cours de l’Univers tend à rassembler et unir.

« Unir et rassembler, c’est la devise du tout. Rien n’échappe au tout, immense troupeau céleste gardé par les chiens  de la nécessité et par le berger de la loi dans les pâturages sans fin de l’espace et du temps.
 Il y a, à travers le tout, comme une contagion de l’union et du rassemblement. Il y a, de l’univers à l’atome, une cascade de touts subalternes et successifs. » (p.286)

Il cite les galaxies, la terre, nos corps, la molécule…

« Rien de surprenant à voir l’homme chercher sans cesse à unir et à rassembler… L’histoire universelle est l’histoire d’ensembles successifs qui tendent vers l’unité … » (p. 286)

L’auteur présente alors une foule d’exemples : familles, tribus, villages, pays…
Et il évoque cette tendance, dans l’histoire universelle, à former des empires, à unifier des grands ensembles. Il cite les grands conquérants de l’histoire : les Gengis Khan, Alexandre, les Romains, Napoléon, le communisme…
Au-delà de cas psychologiques, d’ambitions personnelles, il y aurait cette tendance générale de l’Univers à unifier, à lier. Ces grands conquérants sont les INSTRUMENTS d’une loi qui gouverne le tout.

REMARQUE : est-ce pour cela que les conquérants ne peuvent pas s’arrêter, contre toute logique, et se perdent : Alexandre va mourir aux Indes au lieu d’assurer son pouvoir sur l’Asie mineure, Napoléon va chercher, littéralement, sa Bérézina dans les vastes plaines de Russie impossibles à dominer… etc.

L’auteur cite comme expression actuelle de cette tendance les tentatives d’union de l’Europe.
(On pourrait ajouter comme exemple le goût des hommes à créer des associations de tout genre, ainsi que le succès des réseaux sociaux.)

Mais, parallèlement, on constate une tendance universelle à la diversification : le Big Bang sépare les astres, les planètes, l’évolution n’est qu’une longue suite de distinctions successives et l’apogée est la création des langues, avec toutes leurs complexités grammaticales et lexicales.

REMARQUE : on pourrait illustrer ceci par la résistance des gens lorsqu’un gouvernement veut unifier les comportements individuels pour des raisons pratiques.
Par ex., l’école publique a permis d’uniformiser la langue française, mais il faut remarquer l’insistance des familles à apprendre aux enfants des langues locales qui ne servent plus à rien, afin de conserver les particularismes. On peut citer aussi le goût des traditions qui s’oppose au goût du nouveau.

Rassembler et distinguer semblent donc être des lois universelles de l’Etre.

Je citerais volontiers encore quelques bons passages.

La religion :” Le but premier de toute religion et de toute métaphysiques est de donner un sens à la catastrophe des origines et d’en donner un autre -ou le même – à la catastrophe de la fin. De notre fin à chacun de nous. Et de la fin du tout.” (p.337) 

La religion : une des créations des plus universelles.  

Le temps : “Le temps est composé de trois parties inégales. Deux sont énormes et pour ainsi dire infinies, ou au moins indéfinies : le passé et l’avenir. La troisième est minuscule jusqu’ à l’inexistence: Le présent. On pourrait d’ailleurs soutenir qu’aucune de ces trois parties n’a vraiment d’existence: le passé, parce qu’il n’existe plus ; l’avenir, parce qu’il n’existe pas encore; Le présent, parce qu’il est à chaque instant, et malgré sa permanence, en train de s’évanouir. Tout est étrange dans le temps. …

Le passé est faible parce qu’il est mort. Le passé est très fort parce que personne, jamais, et même pas Dieu, ne pourra faire en sorte qu’il n’ait pas existé. Le passé est du temps tombé dans le néant et frappé d’éternité. ” (p. 48) 

D’Ormesson montre ensuite qu’on peut changer le sens du passé – ce que font les historiens- mais non le passé.
Puis cette jolie phrase : ” Le passé a un bel avenir puisque sans cesse le présent tombe dans le passé et le gonfle ». 

Et encore sur le présent :

  1. 57: ” Le présent est toujours là, mais plutôt sur le mode de l’absence. Il est permanence et évanouissement, continuité et renouvellement. Rien n’est absent comme le présent. Rien de plus présent que cette absence.”  

Le Présent est coincé entre les deux machines énormes que sont le passé et l’avenir.

Et, plus loin :
” L’ennui est que nous passons notre vie entière sur cette crête irréelle, dans cette absence d’existence. Le tout se déploie dans cet évanouissement. L’univers subsiste dans un présent éternel qui s’effondre à chaque instant entre le passé et l’avenir. Nous habitons dans quelque chose qui n’a pas la moindre réalité et ce que nous appelons le réel est, sinon un mirage, du moins un piège métaphysique où tombe et brille tout ce qui existe. Le monde surgit dans cette convulsion de l’être sans la moindre épaisseur que nous appelons le présent. Toute la réalité du tout se tient à chaque instant en équilibre instable sur cette absence de réalité.” (p. 59) 

D’une certaine manière, l’auteur se répète, mais il le fait si bien !

Et pour terminer, deux trois constatations savoureuses, juste pour le plaisir.
Pourquoi le Big Bang ?

Le néant qui s’ennuyait s’est monté un spectacle.” (p. 22)

Ailleurs : le néant fatigué de s’aimer se crée un vis-à-vis à aimer.

Et sur le feu :”Il sert à la cuisine et à l’apocalypse.”

Impossible de ne pas citer encore ceci :

« Tuer deux hommes: en prison. Tuer deux cent mille : sur le trône et dans les livres.” (p.264)

« Les grands hommes de l’histoire sont d’abord des assassins de génie. »

Ni de nous rappeler ce qui suit :

« Il est un peu gauche pour un homme de parler de la pensée, car il ne peut rien en dire qu’en se servant de la pensée… » (p.150)

Pour conclure, je regrette que Jean d’Ormesson, souvent, ne cite pas ses sources. Rendons à César…
Il aurait, en outre, été intéressant de rapporter l’adage des Sophistes à leurs auteurs, d’en rappeler le sens, et de montrer l’évolution de ce sens à la lumière des conquêtes de l’homme mises ici au jour. (Ce que je n’ai pu m’empêcher de faire en passant, car je ne peux pas concevoir cet usage aussi désinvolte d’une formule si célèbre).
L’auteur emploie aussi, deux fois, anonymement, comme si c’était un lieu commun connu depuis toujours, la célèbre phrase de LEIBNITZ : « Pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ? »
Ce n’est pas un lieu commun : il a fallu attendre un philosophe du XVIIème siècle pour se poser cette question géniale !
Je regrette aussi, dans ce livre si intéressant, de longues citations sans aucun intérêt, comme celle, sans fin, de cette blague de normaliens qui concoctent un texte loufoque complètement dénué de sens, ainsi que des énumérations sans fin, tout à fait inutiles. On dirait que l’auteur subit une véritable compulsion à ne rien laisser de côté lorsqu’il donne des exemples. Là où quelques-uns suffiraient, il cite des pages entières.
Mais il faut reconnaître son immense érudition et la qualité de l’écriture.
Il aurait pu cependant suivre la loi qui gouverne l’Etre : l’unité dans la diversité ! Ici, la diversité nuit à l’unité ! Il se noie dans l’une et perd l’autre.
Jean d’Ormesson est un écrivain hautement médiatique, mais que restera-t-il de lui dans la postérité ?